
L’histoire de la créature du quartier de la Plaine
MAGALI WEHRUNG, QUENTIN CHAUDAT & IRENE SEYE
URBANISME CULTUREL
2024-2026
EPINAY-SOUS-SENART (91)
TOUT PUBLIC,
CREATION IN SITU
Pour imaginer cette « créature sculpture », l’artiste-auteure Irène Seye met en place des ateliers d’écriture pour écrire ensemble son histoire. Qui est-elle ? Que fait-elle ici ? À quoi ressemble-t-elle ?
Vous trouverez ci-dessous les épisodes de l’histoire de la créature.
Prochains épisodes à venir !
ÉPISODE 1 • Il était une fois la créature…

C’est une histoire difficile à raconter.
Une histoire qu’on ne sait par où commencer. une histoire sans début, car c’est un cycle : comme la poule et l’œuf.
Une histoire qui se reproduit de temps en temps, quoique pas très souvent. Exactement tous les 3000 ans.
Une histoire donc, dont peu de gens ont été ou seront témoins. C’est une histoire pourtant, qui se déroule en ce moment. Car nous sommes dans la 3000ème année du cycle de l’histoire qui n’a pas de début… mais peut-être une fin ?
Je me lance et vous pardonnerez mes inexactitudes. Mieux : vous les corrigerez.
DONC : Il était une fois…
Je dis « une fois » pour la formule, mais c’est faux. J’ai dit juste avant que cela se produisait tous les 3000 ans… Je reprends.
DONC : il était plusieurs fois, un œuf.
Mais pas n’importe quel œuf.
Cet œuf avait la couleur du partage et de l’entraide, la couleur Azuna.
Dans cet œuf il y avait une baignoire, dans cette baignoire il y avait du sable, dans ce sable il y avait un monde, dans ce monde il y avait une créature, dans cette créature un quartier, dans ce quartier des habitants qui avaient vu… un œuf.
Un œuf apparu dans le quartier des musiciens, entre la tour rue Johann Strauss et le bâtiment rue Villa Mozart.
Un œuf ou une graine ?
Un œuf de quoi ?
Un œuf posé dans le sable comme ceux des tortues, des crocodiles…
DONC : un œuf de reptile.
Un œuf très dur, recouvert de petits morceaux colorés, comme des fragments de vie.
Les reptiles font des œufs blancs et mous, certainement pas des œufs solides et pleins de couleurs. Je reprends.
DONC : PAS un œuf de reptile.
C’est compliqué, ce début. Je vous l’avais dit. Je reprends encore :
Il était plusieurs fois, un œuf-mystère dans le quartier des musiciens d’Epinay-sous-Sénart. Apparu comme ça, un bel après-midi d’automne gris.
Forcément, ça intrigue.
Certains ont pensé que cet œuf renfermait un trésor. Certains ont pensé que ce pouvait être les joyaux de la Couronne qui avaient été volés au Louvre quelques temps auparavant. Ceux-là ont tenté de le prendre… mais cet œuf était bien trop lourd pour pouvoir être déplacé.
Certains ont dit que c’était un obus de la 1ère guerre mondiale, mais ceux-là n’avaient pas toute leur tête.
Certains ont dit que c’était l’œuf d’une poule sur un mur qui picotait du pain dur.
Au bout de quelques jours, comme les habitants et les autorités voulaient savoir ce qu’était cet œuf, et s’il n’était pas dangereux (avec la grippe aviaire et le COVID 19, tout le monde était devenu méfiant), on fit venir un spécialiste des œufs-mystérieux : Un OVO-MYSTERIOLOGUE, (ou quelque chose comme ça).
Le spécialiste fut formel : il n’en savait rien. Et il repartit.
La nuit venue, un groupe de filles se réunit. Il y avait là: Sana, Malak, Niwayelle et Kelya.
Certaines personnes savent accepter l’inattendu et le merveilleux, on les appelle des enfants. À partir d’un certain âge les enfants changent de nom : on les appelle des adultes et ce changement de nom leur fait, souvent, perdre ces capacités.
Les filles s’étaient rendues-compte que le spécialiste avait tout simplement oublié d’écouter. Alors elles s’approchèrent de l’œuf, y posèrent leurs mains et leurs oreilles. Les œufs ne s’adressent qu’à certaines personnes choisies, alors elles attendirent.
Et l’œuf parla.
Il ne parla pas comme vous et moi bien sûr, un œuf n’a pas de bouche. Il parla comme un œuf, ce qui n’est pas une insulte.
Les filles sentirent l’œuf chauffer et vibrer, et elles virent, directement sous leurs paupières et dans leur cœur, l’histoire de cet œuf. Elles virent la créature qui avait déposé cet œuf, elles virent l’eau et la terre et comprirent que c’était là les éléments de la créature.
Si vous souhaitez que cet œuf soit un œuf de tortue, TAPEZ 1.
Si vous souhaitez que cet œuf soit un œuf de dragon, TAPEZ 2.
Si vous souhaitez que cet œuf soit une graine, TAPEZ 3.
Si vous souhaitez que cet œuf soit autre chose, TAPEZ-VOUS SUR LES GENOUX.
Si vous souhaitez que la créature vienne d’une autre planète ou d’une autre galaxie, TAPEZ 1.
Si vous souhaitez que la créature vienne d’un autre continent ou d’un autre pays, TAPEZ 2.
Si vous souaitez que la créature vienne de l’Yerre ou de la forêt de Sénart, TAPEZ 3.
Si vous souhaitez que la créature vienne du plus profond de la Terre, TAPEZ-VOUS UNE BARRE.
La suite dans le prochain épisode !
ÉPISODE 2 • L’origine de l’œuf

Cet œuf, vous l’aurez deviné peut-être, était un œuf de dragon. Ou plutôt de dragonne, bien sûr.
Je dois vous dire que les dragons, tout comme les huîtres, les poissons-clowns (drôles ou pas), les grenouilles, le mérou brun et j’en passe, changent de sexe au cours de leur vie. Parfois plusieurs fois. Le sexe de naissance, comme pour les crocodiles ou les tortues, est déterminé par la température du sable dans lequel est enterré l’œuf. Au moment de la ponte, c’est bien sûr en tant que dragonne, que le dragon pond.
Le dragon, je n’invente rien, je me base sur wikipédia qui est un repère de gens savants, le dragon, dont les premières traces dans des représentations font penser qu’il est né en Afrique où il était gardien de l’eau et volait dans les arc-en-ciel, c’est-à-dire quand la pluie et le soleil s’épousent, quand la lumière se difracte à travers l’eau et révèle, accepte de révéler ce qu’elle est vraiment c’est-à-dire multicolore…
Pardon : le dragon, dont les traces se trouvent ensuite par ordre d’apparition en Asie, Australie, Amérique puis Europe, (nous parlons ici d’une créature qui a parcouru les 5 continents, qui embrasse la terre et le ciel, qui est alternativement mâle et femelle, à la fois yin et yang) le dragon, cet être mythique et mythologique… a pondu un œuf à Épinay-sous-Sénart, dans le quartier des musiciens.
Pof.
On peut, en regardant les couleurs de l’œuf, connaître l’histoire de la dragonne qui pondit l’œuf d’Épinay. À dominante bleu ciel, on sait qu’elle a voyagé. On sait, en tout cas moi car les ovo-mystériologues ne valent rien, que c’est une jeune dragonne de 3000 ans née au Congo, car on reconnaît le cours du fleuve dans la forme ondulée de la mosaïque de l’œuf. On sait aussi, en tout cas moi, à travers les touches des autres couleurs, qu’elle est passée par la Chine, les Antilles et l’Albanie avant d’arriver à Épinay.
Ce qu’on ne sait pas en regardant l’œuf, et qu’il a révélé aux enfants du quartier qui l’avaient écouté, c’est qu’il descend d’une illustre lignée. Sa mère est la descendante de la Dragonne-Mère qui enfanta le soleil, et son père le descendant du Dragon-Père, notre lune.
Car au commencement étaient les dragons. Dans le noir de l’espace, ils s’enroulaient sur eux-même pour devenir des planètes. Sur Terre, ils volaient furieusement pour réchauffer l’atmosphère et répandre les couleurs. C’est ainsi que naquirent les aurores boréales, voyez-vous,et c’est ainsi que leurs écailles devinrent des montagnes, leurs plumes des nuages, leurs larmes des rivières et leur feu des volcans.
Les dragons vivent la plupart du temps seuls, ne se regroupant qu’en cas de danger ou pour faire la fête, chaque 200 ans. Ainsi un dragon devenu dragonne et portant un œuf cherche le meilleur endroit pour pondre seul, en fonction des constellations et de son envie personnelle. Le jour de la naissance, son père et les autres dragons de la galaxie (les autres sont trop loins et parfois vieux, vous leur pardonnerez), viennent auprès du dragonneau pour lui souffler dans les naseaux et lui insuffler l’histoire de l’Univers.
La mère de notre œuf, que nous appellerons la dragonne d’Épinay, n’est donc pas venue ici par hasard. Vous trouverez peut-être étrange qu’ayant parcouru la planète, toujours volant vers l’Est, ayant survolé des tas de pays et bravé les tempêtes de l’Océan Pacifique, elle s’arrête à Épinay. Car on se dit qu’Épinay fait moins rêver que Shangaï, Bombay ou Fort-de-France. Mais n’y a-t-il pas à Épinay des personnes venant de Chine, du Congo, d’Inde, d’Albanie ou des Antilles ? Des personnes venant des autres pays que la dragonne a survolé ? N’y a-t-il pas à Épinay une concentration du Monde ? N’est-ce pas cela qu’elle cherchait ? Ne plus avoir à parcourir le Monde car elle serait au beau milieu de celui-ci ?
Ce qu’elle a cherché aussi je le sais, ne me demandez pas pourquoi, c’est à retrouver son nom. Car son nom lui a été volé lors de son voyage, ce qui fait qu’elle ne peut à son tour nommer son dragonneau. Peut-être dans cette ville-monde, s’est-elle dit, peut-être pourrat-on retrouver mon nom et en donner un à mon petit, ma petite ?
Ce qui n’a pas de nom n’existe pas, ce qui n’a plus de nom disparaît. Alors, sentant sa chair devenir translucide et perdant sa substance, elle a voulu pondre avant de s’effacer totalement. Je ne sais pas si elle s’est déjà convertie en brume ou si elle erre toujours dans la forêt. Je ne sais pas si nous trouverons son nom à temps pour qu’elle retrouve corps, mais pour que subsistent les aurores boréales, les montagnes et les rivières, il faudra que des personnes d’Épinay-ville-monde donnent un nom à son petit…
La suite dans le prochain épisode !
ÉPISODE 3 • Le chemin

Le dragon sans nom, quand vint sa 1000ème année, cessa d’être un enfant. Il passa, comme tous les jeunes de son âge, l’épreuve des dons. C’est au cours de ce rituel que les jeunes dragons deviennent dragons d’eau, de feu, de terre, d’air, ou de plusieurs choses à la fois. Notre dragon, et c’est très rare, devint dragon des quatre éléments. Je vous le rappelle, il était le descendant de la dragonne-mère qui enfanta le soleil, et du dragon-père, qui devint la lune. Forcément, ça joue…
Notre dragon, donc, décida de partir à l’aventure. C’était excitant et triste. Comme quand on quitte le CM2 pour entrer en 6ème, pour vous donner une idée. Dans cette forêt il avait appris des tas de choses importantes : l’essentiel pour se débrouiller dans la vie. Dans une vie de dragon, en tout cas.
Il quitta la forêt du Congo, où il aimait grimper dans les arbres à litchis, et même y faire la course avec les chimpanzés.
Il quitta la forêt du Congo, où il aimait nager dans le fleuve en regardant les étoiles.
Il quitta la forêt du Congo, où il aimait bavarder avec les éléphants et les perroquets, surtout les Gris du Gabon qui ne vivent pas qu’au Gabon et ont toujours une bonne plaisanterie au bec.
Il quitta la forêt du Congo, où il aimait se reposer à l’ombre des Wengés et des Acajous, ces arbres aimables et doux qui ne sont pas que des tableaux de bords de luxe et des tables pour l’apéritif.
Il quitta la forêt du Congo, la forêt où il avait appris à aimer la forêt.
Pleine balle vers l’Est (si vous me passez l’expression). Il survola l’Ouganda et le lac Victoria qui est grand comme, tenez-vous bien, 19 000 fois la ville d’Epinay-sous-Sénart ! Ensuite : Kenya, Somalie, et puis… l’Océan Indien à perte de vue.
Notre dragon suivait l’Equateur car c’est le plus simple quand on ne sait pas où aller : il suffit de suivre les pointillés dans l’eau, comme sur un globe terrestre. Soudain, sans qu’on ne sache pourquoi, le dragon piqua vers le Nord. Il était sous le Sri Lanka à ce moment-là, et remonta tout droit : Sri Lanka, Inde, Népal, Himalaya.
Le dragon, entre les montagnes vit un lac. Un très beau lac qui serpentait entre les montagnes. Il s’y s’arrêta. C’était le lac Phoksundo, célèbre pour sa couleur turquoise et sa proximité avec de nombreux glaciers bleu azur. L’eau était froide, mais il se laissa flotter un moment pour admirer le paysage. C’était agréable. Le dragon sentait cependant qu’autre chose l’appelait. Alors il but une partie du lac et repartit.
Himalaya toujours. Tempête de neige. Le dragon n’avait jamais vu tant de blanc, lui qui avait traversé le vert de la forêt et le bleu de l’Océan.
- Il y a bien des couleurs sur Terre, pensa-t-il.
Ce n’était pas une pensée très élaborée mais le froid lui gelait le cerveau. Les plus hautes montagnes du monde se dressaient devant lui, et le froid, en plus de lui geler le cerveau, rendait ses ailes cassantes. Il était, c’est indéniable, en difficulté face au vent qui semblait ne pas vouloir le laisser franchir les montagnes. Il les franchit, pourtant. Car il eut l’idée de cracher du feu pour créer un bouclier thermique, ce qui est une expression savante pour dire avoir moins froid et pouvoir bouger ses ailes. De l’autre côté des montagnes, c’était le Tibet.
Le dragon s’arrêta-là un moment.
- J’ai appris quelque chose sur moi, se dit-il.
Il voulait prendre la mesure du chemin parcouru, prendre la mesure du froid qui avait fait geler ses écailles et sa moustache, prendre la mesure de sa fatigue. Il se retourna donc pour prendre toutes ces mesures, mais ne vit que les montagne qui lui barraient la vue. Ça n’était pas ce qu’il pensait voir mais c’était beau, quand même. Alors pour faire bonne mesure, il laissa tomber une de ces écailles qui se transforma elle aussi en montagne. C’est ainsi qu’il y a au Tibet une jeune montagne dite « montagne du dragon », car elle en rappelle la forme par temps clair. C’est ainsi que notre jeune dragon apporta sa participation à la construction du monde.
Quand il eut créé sa montagne et fini de faire sa pause, notre dragon repartit à nouveau vers l’Est. Il fit un saut de 5000 km et s’arrêta au Huang Hé : le Fleuve Jaune.
Il y a deux très grands fleuves en Chine. Quand je dis grand, cela veut dire vraiment très grands. Encore plus longs que le fleuve Congo. L’un est le Yangtsé, bordé de montagne vertes et parsemé de bateaux de croisières et de gens qui disent : « Comme c’est beau ! » ou « Oh my god », ou d’autres choses encore en prenant des photos. On l’appelle le fleuve bleu.
- C’est un fleuve bon pour les cartes postales, se dit notre dragon. Même s’il n’avait pas une idée très claire de ce qu’est une carte postale.
L’autre est le fleuve jaune.
Tumultueux. Et même colérique, car ses crues sont terribles.
Jaune à cause de l’argile et des sédiments que transportent ses eaux. Et c’est ce fleuve qui attirait irrésistiblement notre dragon. Car dans ce fleuve vivait le dragon Huang. Ancien roi-dragon disaient les uns, ancienne carpe intrépide, disaient les autres.
- Il y a là l’un des miens, se dit notre dragon (les dragons ont en effet la capacité de sentir leurs présences sans se voir).
- J’ai un peu peur, se dit-il encore, même s’il ne savait pas si c’était l’émotion de voir un autre dragon, ou un pressentiment plus funeste.
Alors, notre dragon plongea.
La suite dans le prochain épisode !
© DRSLP






